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 Témoignage d'un officier Français sur la percée de Sedan

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Eric Denis
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MessageSujet: Témoignage d'un officier Français sur la percée de Sedan   Ven 16 Oct 2015 - 17:58

Bonjour,

Je vous propose ci-dessous le témoignage de Michel de Lombarès concernant sa vision de la percée de Sedan en mai 1940. Ce témoignage rapporte principalement un autre évènement, mais il propose en préambule des éléments significatifs sur l'attitude du commandement français au sujet de la percée.  L'homme est tout d'abord officier servant à l'Etat-major de la 55e DI, puis affecté au 3e bureau de la 2e armée. Si tout cela n'est qu'un témoignage, sa vision des évènements laisse néanmoins à réfléchir...

Source : RHA n°2/1990 :

Le cinquantenaire de la campagne de 1940 me décide à ne pas attendre davantage pour livrer aux historiens militaires, et aux lecteurs intéressés, le petit secret des dessous de cette «erreur» afin que, dans leurs recherches, ou leurs lectures, ils se méfient des renseignements comme ceux qui ont provoqué la déclaration du Président du Conseil des ministres, Paul Reynaud, dans un discours au Sénat (21-5-1940) annonçant le désastre de Sedan : «On avait mis là l'armée Corap» car cela aussi était faux (3).

Cette «erreur» ne surprend plus quand on sait que les têtes de l'armée Huntziger se flattaient de bonnes relations avec la Présidence du Conseil. Paul Baudoin, bras droit de Paul Reynaud, était un ami (4) du chef d'état-major de Huntziger, le colonel Lacaille (5) et c'était lui qui avait préparé le discours au Sénat de Paul Reynaud (4). On ne peut pas penser que Lacaille ait pu dire à son ami que Sedan était à l'armée Corap; mais un malentendu a pu être provoqué par un exposé téléphonique où se mêlaient abusivement deux mots, Sedan et Corap; car Huntziger ne respectait pas la règle de la voie hiérarchique. Un journaliste, Henri Massis, qui, auprès de lui, avait rédigé pour lui un Ordre du jour aux troupes après Sedan, a raconté comment ce document était rapidement parvenu à Paul Reynaud : «Notre tract lui avait été transmis par Mme de Portes, amie de Mme Huntziger» (6) et égérie de Paul Reynaud.

Avant d'exposer ce que j'ai vu et entendu, je dois dire comment j'en ai été le témoin, parfois unique. «Testis unus», mais parole d'officier, lors de la mobilisation, capitaine d'artillerie en première année d'École de guerre, j'avais été affecté à l'état-major d'une division d'infanterie de deuxième réserve, celle à laquelle l'armée Huntziger allait confier l'important secteur de Sedan. J'ai vu comment cette division ne se préparait pas à se battre. A la fin de l'hiver j'ai été muté au 3e bureau (opérations) de cette armée. J'ai vu ce qu'était son commandement.

Le général Huntziger avait comme bras droit le colonel Lacaille, et comme bras gauche le lieutenant-colonel Paquin, chef du 3e bureau, mon chef. Le 6 juin Huntziger a reçu le commandement d'un Groupe d'armées nouveau, le IVe, qui allait coiffer la IIe Armée. Il a emmené son chef d'état-major et laissé en place le chef du 3e bureau, de telle sorte que ce trio très uni (7) a pu poursuivre sa coopération dans les nouvelles conditions.

Je dois dire que mes rapports avec mon chef direct n'ont pas été facilités par nos caractères inverses; mais surtout les circonstances ont été défavorables.

Dès mon arrivée sous ses ordres j'avais pensé devoir l'avertir — et j'en demande pardon à ceux qui se sont battus, car il y en eut — que la Division du secteur de Sedan ne se battrait pas. Je lui ai dit qu'elle pensait, tout en faisant mollement quelques travaux de secteur, que, puisqu'on ne la préparait en rien à la guerre, c'était que, le moment venu, on la sortirait de là. Le lieutenant-colonel Paquin m'avait répondu qu'un officier d'état-major n'était pas là pour faire du pessimisme, et, ce qui était plus grave, il ne m'avait pas cru (8 ).

Peu après, un dossier m'avait amené à lui demander pourquoi le secteur de Sedan n'avait jamais eu des instructions pour la réalisation d'une «tête de pont» (9) selon les ordres que la IIe Armée avait reçus. Il se trouvait que, le 12 décembre 1939, en ma présence, le général Gamelin, commandant en chef, avait précisé ces ordres du haut du plateau au nord de Sedan, aux généraux Billotte, Huntziger, Grandsard et Britsch, qui commandaient respectivement le Groupe d'armées, l'Armée, le Corps d'armée et la Division intéressée (10). Le lieutenant-colonel Paquin m'avait répondu que nous n'avions pas à exécuter des ordres qui étaient provoqués par les parlementaires de Sedan. Je m'en étais étonné.

Au mois de mars, après une visite sur le front des armées, le président de la Commission de l'armée à la Chambre des députés, M. Taittinger, dans un rapport très bienveillant par ailleurs, avait signalé la mauvaise impression qu'il avait rapportée du secteur de Sedan, allant jusqu'à écrire : «II semble qu'il y ait des terres de malheurs pour nos armes». Le général commandant en chef avait fait envoyer un extrait de ce rapport, « pour éléments de réponse », au général Huntziger. Celui-ci avait chargé le 3e bureau de préparer une réponse « sur le mode légèrement ironique » (sic). Lorsque cette réponse eut été signée, le lieutenant-colonel Paquin, qui en était le rédacteur, vint la lire à ses officiers réunis. Elle se terminait par : «J'estime qu'il n'y a aucune mesure urgente à prendre pour renforcer le secteur de Sedan». Je n'ai pas pu m'empêcher de dire : «Eh bien moi, je suis de l'avis de M. Taitinger». Cela m'a valu un sec : «Oh! vous, je sais». C'était le 8 avril 1940.

Le 8 mai au soir, un ingénieur des ponts et chaussées belge que je connaissais et qui, pendant tout l'hiver, m'avait fourni des renseignements précieux et parfois de haut niveau (11), m'a fait signaler l'urgence d'un entretien. Le lendemain, au début de l'après-midi, je l'ai retrouvé dans la forêt des Ardennes, comme d'habitude, sur la route belge de Sugny à Bouillon qui, pour 5 kilomètres, passe en territoire français. Il m'a donné des précisions montrant que l'entrée des Allemands en Belgique était toute proche, probablement pour le lendemain (12). Je suis rapidement rentré à notre P.C. (Senuc, en Argonne). Le colonel Faquin était dans sa chambre. Je suis monté. Il achevait de s'habiller pour aller dîner à Vouziers et assister, avec le général, à une soirée de gala du théâtre de la IIe Armée. Je lui ai donné tous les indices qui m'avaient été fournis. Sans manifester aucune curiosité, il m'a seulement dit : «Mettez-moi tout ça par écrit»; et il est parti. J'ai mis l'essentiel sur un papier que j'ai donné à taper (13). A Vouziers, la soirée se déroulait, quiète, pendant que les Allemands, dès la tombée de la nuit, commençaient les opérations pour le franchissement des rivières frontalières. Au petit matin ils passaient et l'armée française était réveillée par les bombes. Il paraît que j'aurais dû insister davantage.

Ce jour-là, pendant que les corps d'armée  blindés allemands commençaient à balayer ce qui est devenu le Bénélux, les deux Divisions légères de cavalerie (5e et 2e D.L.C.) de la IIe Armée débouchaient en Belgique en direction du Nord. A gauche, la 5e D.L.C.  progressait librement, car l'ennemi, venant de l'Est, n'était pas encore arrivé jusqu'au méridien correspondant.

Mais à droite, la 2e D.L.C. était durement bousculée dans un choc trop inégal, perdant en quelques heures la moitié de ses automitrailleuses. C'est à peu près ce que, le soir, j'ai essayé d'exposer dans un projet de «Compte rendu journalier» que j'ai  remis  à mon Chef de bureau (14). Celui-ci a «corrigé» ce brouillon avec un optimisme tel (15) que, le lendemain, stupéfait, j'ai mis ce document de côté. Je l'ai conservé. C'est ainsi qu'il est maintenant dans les archives de l'Armée de terre. Je n'ai plus été chargé du «Compte rendu journalier».


(1) Le général Ruby, alors lieutenant-colonel, qui, dans Sedan, terre d'épreuve (1948) a écrit une histoire de cette armée, la IIe, marquée par son attachement affectif au général Huntziger. Quand je lui ai raconté, longtemps après, ce qui s'était passé le 9 juin, il m'a simplement dit : «Je n'en suis pas surpris».
(2) Revue historique de l'Armée, 1/1961; A. Golaz : « Vandy, 9 juin 1940 » numéro épuisé.
(3) Et n'a jamais été rectifié publiquement. Au contraire, sur la carte manuscrite d'un article (Candide, 25-12-40 - La percée de la Meuse) d'un officier du Service historique (Lyet), le cabinet du ministre Huntziger a fait imprimer une phrase qui transformait les gênantes limites des armées en lignes indiquant leur mouvement...
(4) II le dit dans son livre : Neuf mois au gouvernement.
(5) D'une même promotion de l'École polytechnique, ils étaient, en 1939, l'un Directeur général de la Banque d'Indochine, l'autre Chef d'état-major du Commandant supérieur des troupes d'Indochine.
(6) Hommes et mondes, décembre 1954 : Huntziger, Weygand, de Gaulle.
(7) II se regroupera à la Commission d'armistice, puis remplacera le général Weygand à la tête des armées de l'armistice comme ministre, commandant en chef et chef adjoint du cabinet du ministre.
(8 ) Attaquée sur sa position de résistance dans l'après-midi du 13 mai 1940, cette division disparaîtra le lendemain matin.
(9) Une «tête de pont», position organisée sur la rive ennemie devant un pont, donne, en cas d'attaque de ce pont, quelque temps pour amener des renforts.
(10) Derrière le général Britsch, j'inscrivais sur une carte le tracé adopté pour la tête de pont.
(11) D'abord quand j'étais chef du 2e Bureau de la 55e D.I. (secteur de Sedan); ensuite à la demande du 2e Bureau de l'Armée.
(12) Travaux préparatoires signalés par les ingénieurs des ponts et chaussées belges de l'Est, notamment en moyens de franchissement des rivières frontalières; arrestation d'agents de renseignements français dénoncés par les Allemands;...
(13) Je n'ai pas retrouvé ce document dans les archives de la IIe Armée. Elles avaient été «revues» par le trio précité lorsqu'il était à la tête du ministère des Armées (1940-1941). Mais ce document a existé.
(14) Je partais pour la Belgique porter des ordres à la cavalerie (1re brigade et 5e D.L.C.).

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Cordialement
Eric Denis
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Arden40
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MessageSujet: Re: Témoignage d'un officier Français sur la percée de Sedan   Ven 16 Oct 2015 - 19:15

Bonsoir,

Très intéressant ce témoignage. On connait malheureusement la suite... Corap accusé à tort alors qu'il avait prévenu Gamelin !
A croire que le campagne de France était perdue d'avance...


Cordialement,

Clément
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ajtrad
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MessageSujet: Re: Témoignage d'un officier Français sur la percée de Sedan   Ven 16 Oct 2015 - 19:24

Merci, Eric, pour ce témoignage direct passionnant, qui apporte effectivement un éclairage intéressant sur l'état d'esprit régnant dans les états-majors à la veille de la catastrophe.
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marcos
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MessageSujet: Re: Témoignage d'un officier Français sur la percée de Sedan   Ven 16 Oct 2015 - 19:25

Bonsoir,

Très intéressant en effet.

Cordialement,

Marcos.
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alfred
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Date d'inscription : 27/11/2008

MessageSujet: Re: Témoignage d'un officier Français sur la percée de Sedan   Lun 19 Oct 2015 - 22:33

Huntziger avait de nombreux appuis politiques religieux ainsi que de la très haute hiérarchie militaire, la famille de son épouse n'y était pas non plus pour rien, grands propriétaires coloniaux, intendant général des armées... Ce général d'armée faisait partie de ce groupe d'officiers généraux convaincus sans doute par connaissance des milieux politiciens que cette guerre contre l'Allemagne n'était qu'un simulacre qui se terminerait par un accord politique avec Hitler...
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dhouliez
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Date d'inscription : 21/11/2006

MessageSujet: Re: Témoignage d'un officier Français sur la percée de Sedan   Mer 21 Oct 2015 - 22:13

Si vous désirez commenter le texte, merci d'apporter de la "matière" et des arguments, et non pas des appréciations péremptoires.

Cette demande n'est pas motivée par le message ci-dessus, mais il serait intéressant de préciser les sources des informations nouvelles.

Cordialement,

Pour l'administration du forum,

D. Houliez
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