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 Commandant de CISSEY du 37 BCC. Tempérament ou rancune?

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SiVielSto
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MessageSujet: Commandant de CISSEY du 37 BCC. Tempérament ou rancune?   Dim 10 Nov 2013 - 23:41

Bonsoir,

Préparant une analyse de la bataille de Flavion (1 DCR - 15 mai 40), j'ai relu tous les documents que je possédais sur le sujet.
Je suis ainsi tombé sur le récit de la campagne du 37 BCC fait par le commandant de Cissey, son chef en mai 40.

Ce récit (mis en ligne dans une version très complète sur http://www.chars-francais.net/new/index.php?option=com_content&task=view&id=1566&Itemid=71) frappe par les sautes d'humeur et les jugements très tranchés sur certains de ses subordonnés, collègues ou chefs.

Je relèverai en particulier ses nombreux commentaires très négatifs du capitaine Lehoux (le commandant de la  3 Cie du 37 BCC, tué à Denée le 15 mai dans l'anéantissement de sa Cie) et ses remarques corrosives à l'égard de son chef, le général Bruneau et du colonel Sandrier.
de Cissey sur Lehoux a écrit:

...Ca n’a pas manqué, on m’envoie un nommé Lehoux, c’est un ballot intégral, mais un ami du fils du général Bruneau. Ca ne m’a pas empêché d’aller dire à Bruneau ma façon de penser, et ça été ma première très forte engueulade. On m’a mis en boule, tant pis je m’en fous. J’ai du aller un peu fort, car Bruneau m’a flanqué à la porte de son bureau, en me disant que j’avais un caractère impossible, à quoi je lui ai répondu en claquant les talons : « c’est possible, n’empêche que c’est moi qui me ferai casser la gueule pour réparer les conneries d’un olibrius qui n’a qu’une qualité : être l’ami de Jacques Bruneau...

Quant à Lehoux, c’est impossible, je sens tellement qu’il va me faire casser la figure. Et puis il a une sale gueule de mouchard...

Il n’y a plus que Lehoux que je ne tutoie pas, je crois que je n’y arriverai jamais, et pourtant je voudrai tant le soir, n’avoir de rancune pour personne. Il m’a déjà fait tellement de conneries, que fera-t-il demain ?...

Je repars pour aller trouver Lehoux. Lui je le trouve ronflant à poings fermés sur un matelas qu’il a pris je ne sais où, sa compagnie est en pagaille. Il ne comprend rien et m’oblige à répéter dix fois, si bien qu’exaspéré Gaudet me dit : « C’est bien mon commandant, j’irai placer la troisième et je vous rejoindrai après »...

Immédiatement j’envoie à Lehoux : »Préparez vous à contre-attaquer devant vous sur la route. Naturellement il ne comprend pas, me fait répéter trois fois mon message, si bien que je sors de mes gonds et de mon char et que je vais le trouver à 330 mètres de là. Il a perdu tous ses moyens qu’il avait déjà bien faibles. Il a une bave blanche le long des lèvres, il est hideux à voir, ça me dégoûte. J’appelle Perrin son lieutenant en premier et je lui donne directement les ordres. Un beau type ce Perrin, il comprend tout de suite ce que j’attends de lui...


Lehoux, naturellement me fait répéter. Je vais le trouver, je le fais descendre de son char, il tremble comme une feuille morte, j’en ai pitié, j’essaie par mon calme de lui redonner un peu d’aplomb et lui explique très posément ce qu’il doit faire. Je lui indique son itinéraire, lui donne des points de repère très nets et lui dit : « Allons mon vieux, reprenez vous, ne pensez plus à ce que vous venez de voir, il va y avoir encore du beau travail à faire, je ne vous en veux pas de votre attitude. Mais c’est fini maintenant, il faut vous conduire en chef, menez votre compagnie à Somtet, installez vous, je vous rejoins car je veux d’abord retrouver Gilbert ». Le pauvre type m’a regardé avec des yeux effarés « Mon commandant, je vous en supplie, ne restez pas ou gardez nous avec vous, ils vont tous vous tomber dessus quand nous ne serons plus là ». Allons il a tout de même quelque chose dans le ventre ce pauvre type. « Allez mon vieux, c’est un ordre, dépêchez vous et laissez moi me débrouiller, je vous assure que j’aurai plus facile tout seul. Il est enfin parti ce malheureux et il a conduit sa compagnie à la mort aussi bêtement qu’on pouvait le faire. C’est lui qui avait raison, j’aurais mieux fait de le garder avec moi...

de Cissey sur Bruneau a écrit:
...Coup de Trafalgar épouvantable, Keller vient de téléphoner à Sandrier avec des quantités de belles phrases que ce n’est pas lui qui prenait la demi-brigade mais le père Rabanit. Bruneau est aussi évincé de la division cuirassée, pour nous cela vaut peut-être mieux car il est vraiment trop fou ; mais moi personnellement je le regretterai peut-être un jour car il ne jurait plus que par moi.
...

Il paraît du reste que c’était Bruneau qui avait conseillé l’étape, ce qui me montre que la réflexion que j’ai faite plus haut était bonne...

La 1ère division est constituée, c’est Bruneau qui la prend avec Sandrier comme adjoint, ça nous en promet de belles...

Nous voilà perdus dans des exercices de cadres à la Bruneau, c’est une barbe sans utilité. Une manœuvre de division par semaine que Bruneau rate à chaque coup, c’est gai pour l’avenir...
Ca ne m’a pas empêché d’aller dire à Bruneau ma façon de penser, et ça été ma première très forte engueulade. On m’a mis en boule, tant pis je m’en fous. J’ai du aller un peu fort, car Bruneau m’a flanqué à la porte de son bureau, en me disant que j’avais un caractère impossible...

Et les exercices continuent, et Bruneau les rate toujours, si nous sommes engagés comme cela, cela sera une catastrophe...

J’ai eu beau râler il n’y a rien eu à faire, le chef est débordé, quant à Bruneau, il joue au petit soldat.

A midi, Bruneau fait appeler les chefs de bataillons. Les chars commencent à débarquer à la frontière belge, et il voudrait que nous y soyons déjà. Je fais très respectueusement remarquer que si nous n’y sommes pas, ce n’est pas de notre faute mais de la sienne. Il me répons assez vertement : « la question n’est pas là, il faut simplement savoir si vous pouvez les rejoindre ce soir » A quoi je réponds aussi sèchement et rapidement : « la manière est simple, nous donner notre liberté de manœuvre et ne pas toujours nous considérer comme des nourrissons au biberon en train de téter leur nourrice ». J’ai cru un quart de seconde que Bruneau allait éclater ...

Nous nous sommes tous levés dans un silence glacial, j’ai salué et me suis dirigé vers la porte, il m’a rappelé et m’a dit : « vous serez donc toujours aussi hargneux, dites moi au revoir » la main était largement tendue, j’ai bien senti que j’avais tort, mais comme toujours il a fallu que je réponde en prenant la main qui ne me lâchait pas : « Mon général, Pinot et moi avons 50 ans, je crois que nous avons montré tous les deux que nous savions commander et mener notre barque, nous souffrons d’être ainsi tenus en laisse et de croire que nous n’avons pas entièrement votre confiance. Au moment où nous allons peut-être aller nous faire casser la gueule, je vous le redis encore, pourquoi n’avez-vous pas confiance en nous ? » Il m’a regardé dans les yeux pendant un bon moment me tenant toujours la main qu’il serrait à craquer, j’ai bien vu qu’il était très ému et c’est d’une voix couverte qu’il répondit : « Vous êtes Pinot et vous, deux chics officiers et je vous jure que vous pouvez avoir confiance en moi, comme j’ai confiance en vous. » Pauvre vieux type, c’est moi qui ai eu tort, mais il fallait que ce soit dit...

Brou… un petit froid dans le dos, une division cuirassée est pourtant faite pour attaquer, enfin n’y pensons pas, et Bruneau continue « Je vous demande à tous d’exécuter à la lettre mes ordres, et pour le 37e, à vous Cissey de savoir qu’il faut souvent se contenter d’une tâche modeste quand le sort du pays est en jeu ».
C’est net, on va se faire casser la gueule bêtement, j’ai de nouveau très froid dans le dos et c’est la gorge serrée que je réponds : « mon général j’ai l’habitude d’obéir »

« Je le sais ». Ça a été le dernier contact avec le grand enfant que nous avons comme général de division.

C’est tellement contraire aux principes de Bruneau, ce langage en clair que moi seul emploie dans la division, contrairement à ses ordres formels, qu’à la fin la conviction me vient que ça vient d’en face et que je réponds en très clair : « Merde ! ta gueule bougre d’âne ! »...
de Cissey sur Sandrier a écrit:
Sandrier en était chargé, mais Sandrier roupillait comme d’habitude et du ravitaillement il se foutait largement. Ce type là n’était bon que pour critiquer mais pour agir c’était vraiment un zéro.
Le style de ce journal du commandant de Cissey, pour ce qui précède le 13 mai 40, laisse entendre qu'il est tenu journellement et que les événements postérieurs à cette date ont été relatés a posteriori et non dans le feu de l'action.

Mon avis sur les 3 personnes ainsi mis en causes est le suivant :

  • Bruneau, malgré sa grande connaissance des chars, n'a pas montré de qualités exceptionnelles en mai 40 : il n'impose pas sa connaissance des chars et des DCR à Corap ou aux commandant du 11 CA à disposition de qui il est mis. Ainsi faisant, il se laisse entraîner dans une opération contraire à tous les principes de la doctrine des DCR. Par ailleurs, lui le spécialiste des chars, connaisseur et de la doctrine d'emploi, et de la technique, ne semble pas s'inquiéter de l'organisation du mouvement et du ravitaillement. Commander, c'est aussi contrôler. Avec la division inexpérimentée qu'il a entre les mains (1er exercice de la 1DCR de niveau division, en avril 40), il ne pouvait déléguer cela à Sandrier sans lui imposer un canevas d'exécution très rigoureux. Enfin, à aucun moment pendant Flavion il ne mène un combat de division : usage quasi nul de son artillerie, pas de manoeuvre de division mais une contre-attaque avec une seule Cie ordonnée par lui et puis la retraite... Très faible!





  • Difficle de juger Lehoux à Flavion. Lui et sa Cie n'auraient pratiquement pas participé à ces combats. de Cissey relate bien le contraire mais il n'y a pas de panzers devant les positions du 37 BCC pendant cette bataille. Tout au plus quelques auto-blindées, qq PAK et des infiltrations d'infanterie (SR 13 selon le Corridor des panzers et ce serait logique en effet). Une chose est cependant étonnante : lors du tragique combat de la 3 Cie à Denée, l'équipage de l'Ypre relate qu'il n'a plus de munitions de 47 mm. Le combat de Denée n'a duré que quelques minutes... Où auraient-été tirés les autres 47 mm? A Flavion? Ou alors il y a confusion entre munitions antichars et munitions explosives... un doute subsiste donc sur l'engagement de la 3/37BCC à Flavion? Pour en revenir à Lehoux, sa décision malheureuse de revenir vers Denée a eu les conséquences désastreuses que l'on sait mais elle s'explique certainement par la volonté de retrouver ses 2 chars manquant (Guéprate et Yser). La manoeuvre était téméraire, certes, mais le B1bis avait une telle réputation d'invincibilté et un 1er passage n'avait eu aucun effet... Une approche moins "charge de cavalerie" aurait été plus prudente. Les 75 mm auraient pu être utilisés contre l'infanterie, les PAK et les 10,5 cm... mais les Cie sur B1bis de la 1DCR ne semblaient pas pratiquer d'autre approche que l'avance droit vers l'objectif. Les optiques, la direction de la Cie avec des moyens radios peu efficaces, le commandement de l'équipage sans interphone et la disposition générales du B1bis n'avantageaient pas les équipages français en comparaison de leurs opposants des panzers, bien plus circonspects dans l'approche et plus manoeuvriers dans l'assaut. Sur d'autres champs de bataille, les équipages de B1 bis ont été aussi téméraires que Lehoux (avec la même fin parfois) ou plus prudents... Pas généralisables à tous les chars ou unités.



  • Enfin Sandrier a raté et le mouvement de la 1 DCR et son ravitaillement. Rien à ajouter.





Pour en revenir à de Cissey, existe-t-il d'autres récits prouvant ses jugements ou son sale caractère...? Est-ce une vengeance, injustifiée ou non? Pourquoi?

de Cissey a-t-il déposé lors des enquêtes et commissions sur la défaite de 1940? comme Bruneau pendant la commission Serre?



Pour Lehoux, les dires du commandant de Cissey reposent-ils sur la réalité? Etait-il un incapable? une créature de Bruneau (leur proximité est prouvée)? ou est-ce à nouveau une vengeance (contre un mort)? mais pourquoi?

Il est sûr, à la lecture de ce témoignage, qu'à tous les problèmes de la 1 DCR s'ajoutaient quelques tensions humaines, courantes entre officiers (je vous l'assure car j'en suis) mais souvent aussi symptomatiques d'un commandement faible et/ou inapproprié...

Quelqu'un sur le forum peut-il m'aider à éclaircir ces questions? Merci d'avance.
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SiVielSto
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MessageSujet: Re: Commandant de CISSEY du 37 BCC. Tempérament ou rancune?   Lun 11 Nov 2013 - 0:10

Encore deux choses :

  • de Cissey ayant pris part à une des plus grande déroute militaire de la France, il a fort bien voulu par son journal s'en dédouaner en soulignant qu'il l'avait prédit et qu'il n'avait ni les bons chefs ni les bons subordonnés. En ayant parlé à Roland Charlier (auteur du meilleur récit de Flavion à ma connaissance), il n'a gardé qu'une partie du récit de de Cissey, écartant pas mal de ces jugements abruptes et ne conservant que la chronologie et les faits.
  • Bruneau a une série impressionnante de citations de 14-18. Néanmoins en lisant sa biographie dans Histoire de Guerre no 40 par J-R Gorce, il ne donne pas l'impression d'être un grand commandant. Un chef que l'on suit et qui s'impose. Subjectif de ma part et pourtant J-R Gorce a un a-priori positif sur Bruneau. Bruneau aura également un comportement extraordinaire comme prisonnier avec 2 des tentatives d'évasion qui finiront mal pour lui.
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Thierry Moné
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MessageSujet: Re: Commandant de CISSEY du 37 BCC. Tempérament ou rancune?   Lun 11 Nov 2013 - 0:29

Bonjour Olivier, Very Happy 

Tout cela est très intéressant et très surprenant ! Je n'ai malheureusement pas de données complémentaires sur le sujet...

J'ai simplement noté que deux phrases successives reviennent par deux fois dans le récit, ce qui est assez étrange :

"Ca ne m’a pas empêché d’aller dire à Bruneau ma façon de penser, et ça été ma première très forte engueulade. On m’a mis en boule, tant pis je m’en fous. J’ai du aller un peu fort, car Bruneau m’a flanqué à la porte de son bureau [...]"

Cordialement,

Thierry Moné
 
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SiVielSto
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MessageSujet: Re: Commandant de CISSEY du 37 BCC. Tempérament ou rancune?   Jeu 12 Déc 2013 - 19:56

Quelques compléments sur de Cissey

Les ancêtres du colonel de Cissey ont servi militairement la France depuis toujours, avec certaines carrières très brillantes. Sa famille proche fut littéralement décimée en 14-18 (mort de son père).
Après-guerre, de Cissey a été maire de sa commune pendant quelques années.

Ces commentaires acerbes sur les quelques jours de sa campagne de mai 40 traduisent-ils une certaine amertume pour son destin peu glorieux, sans avoir démérité pour autant, en comparaison de ses aïeux?
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